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May
Extrait du livre Mon combat pour sauver Raif Badawi

Extrait du livre Mon combat pour sauver Raif Badawi

Posted: 23rd May 2016 By: FRBF Category: Uncategorised Comment: 0
Couverture du livre de Ensaf Haidar.

Couverture du livre de Ensaf Haidar.

Extrait publié en anglais sur le site The Guardian. 

La nouvelle année, hélas, commença par un attentat meurtrier.

À Paris, le 7 janvier 2015, deux islamistes masqués prenaient d’assaut la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo et abattaient douze personnes, en représailles de caricatures prétendument offensantes pour le prophète Muhammad. Ce reproche me sembla très familier : à Raïf aussi on reprochait d’avoir diff amé la religion sur son blog. Mais, à présent, les individus se revendiquant de cette idéologie radicale se déchaînaient aussi en Europe. La folie traçait des cercles de plus en plus grands autour d’elle.

Je fus soulagée d’apprendre, le lendemain, que tant de gens étaient spontanément sortis dans la rue pour protester contre ces assassinats. Il est juste d’agir ainsi, pensai-je.

Les Européens doivent défendre leur liberté de la presse, s’ils veulent éviter que leurs journalistes ne soient bientôt condamnés à mener des vies aussi terrifiantes que celles des journalistes de notre pays.

Ce même 8 janvier 2015, je reçus un appel de Raïf que je ne suis pas près d’oublier. Non, il n’avait pas entendu parler des attentats à Paris. Il ne m’appelait pas pour ça.

— Ensaf, m’annonça-t-il, il faut que je te dise quelque chose. Promets-moi d’être forte et de ne le répéter en aucun cas aux enfants.

— Je te le promets, dis-je en m’asseyant sur une chaise de la cuisine.

Je sortis nerveusement une cigarette de mon paquet. Au nom du ciel, qu’était-il arrivé cette fois ?

— Promis ? s’assura-t-il encore une fois.

— Oui. Je te le promets.

— Ils procèdent demain à l’exécution de ma peine. Un gardien m’a prévenu.

Il me fallut un moment pour comprendre ce qu’il voulait dire.

— Tu veux dire que…

— Oui, Ensaf. Les cinquante premiers coups. Je les recevrai devant la grande mosquée de Djeddah.

Je restai sans voix. Ces dernières semaines, j’avais complètement refoulé le fait qu’à sa peine de prison s’ajoutaient les mille coups de fouet. Je ne pouvais tout simplement pas me figurer que les autorités mettraient pareille folie à exécution.

— Mais enfin, ce n’est pas possible, parvins-je péniblement à articuler.

— Si, Ensaf. Tu me promets de rester forte ?

Que pouvais-je dire ? Que peut-on dire à l’homme que l’on aime, lorsqu’il vous annonce que l’on s’apprête à le traiter de la plus cruelle des manières ?

— Ne t’inquiète pas pour moi, me dit-il avec un entrain de façade. Je suis résistant. On n’aura pas raison de moi si vite. Je te rappelle dès que possible. D’accord ?

— D’accord…

Comment décrire l’état dans lequel me laissa cette conversation ? J’appelai aussitôt Mireille pour lui faire part de ces nouvelles. Elle était aussi abasourdie et désemparée que moi.

— Je suis tellement désolée, Ensaf. Jamais je n’aurais cru que ces salopards oseraient passer à l’acte. Mais tâche de rester calme.

Mireille m’enjoignit de relayer sans attendre l’information sur ma page Facebook et sur mon compte Twitter.

— Je sais que c’est une maigre consolation, me dit-elle, mais je te promets que le monde entier va entendre parler de cette injustice.

Elle-même se mit en tâche d’activer tous les réseaux d’Amnesty International.

— Il faut secouer les gens, me dit-elle. Il est inconcevable que dix mille Européens manifestent pour la liberté de la presse et tolèrent, dans le même temps, qu’un

blogueur soit battu à mort en Arabie saoudite.

Elle m’envoya notre amie Silvie, afin que je ne reste pas seule. Silvie est deux fois plus âgée que moi et fait un peu office de grand-mère auprès des enfants. Aussi furent-ils fous de joie d’apprendre qu’elle allait passer la nuit chez nous.

Quant à moi, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Je calculais le décalage horaire entre le Canada et l’Arabie saoudite et tentais de déterminer l’heure où commencerait

ce jour terrible. Quand les surveillants viendraient-ils réveiller Raïf ? Quand viendraient-ils le chercher pour le conduire, menottes aux mains, sur l’esplanade de la mosquée ? Était-ce déjà fait ?

Le lendemain matin, avant que les enfants ne se réveillent, je confisquai tous les ordinateurs, tablettes et téléphones et débranchai le téléviseur. Aux enfants j’expliquai que nous voulions passer quelques jours à l’abri des médias car ils avaient trop regardé la télévision et trop surfé sur Internet. Ils maugréèrent, mais apprenant qu’ils n’iraient pas à l’école ce jour-là et passeraient la journée avec Silvie, Jane et les chiens de Jane, ils sautèrent de joie.

— Ouais, génial ! s’exclama Dodi, qui aimait tout particulièrement ses compagnons à quatre pattes.

— Es-tu bien certaine de ne pas vouloir nous accompagner ? me demanda Silvie, inquiète.

— Je te remercie, mais je ne peux vraiment pas, Silvie.

— Je peux comprendre…

À peine était-elle partie avec toute la smala que je consultai ma page Facebook. J’y trouvai mille témoignages de solidarité pour Raïf et pour moi. Nos amis se disaient bouleversés.

Ils avaient partagé la nouvelle et l’avaient diffusée tout autour d’eux. « C’est une honte », écrivaient-ils.

« Que cesse ce régime inhumain ! » Ils étaient nombreux à faire le rapprochement avec l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo. « Il s’agit dans les deux cas d’actes de violence qui ont pour but de museler les journalistes » : telle était la teneur d’à peu près tous leurs commentaires.

Puis j’allumai la télévision et attendis les nouvelles de la mi-journée. Mireille avait fait du bon travail : mon mari apparaissait en deuxième position, juste après les attentats de Paris. À ma grande stupeur, je vis son visage familier se dessiner derrière le visage blond d’une speakerine. Je ne me rappelle pas exactement ses paroles, sinon qu’elle n’avait guère obtenu plus de détails depuis Riyad. Entendre parler de Raïf comme d’un sujet de politique extérieure parmi d’autres me fit un effet terrifiant. Toute la journée fut un cauchemar. J’appelai Mireille.

— Est-ce qu’ils l’ont fait ?

— Oui, me dit-elle. En public. Devant une foule nombreuse.

Nous avons donc des témoins. Sous peu, Internet sera plein de comptes rendus.

— Je veux seulement savoir comment il va, lui demandai-je en larmes.

Mireille, évidemment, ne pouvait pas répondre à cette question.

— On dit qu’il y aurait une vidéo, me prévint-elle.

— Quoi ?

— Quelqu’un a filmé la flagellation de Raïf.

— Tu l’as visionnée ?

— Oui, m’avoua-t-elle.

Pour Mireille, cette vidéo réalisée par un spectateur, avec son téléphone portable, sur l’esplanade de la mosquée, constituait un document précieux. En amie, elle me conseilla de ne pas la regarder. Moi-même, j’avais des haut-le-cœur rien que d’y penser. Non, je ne m’infligerais pas cela.

Après avoir raccroché, je me surpris pourtant à chercher cette vidéo sur Internet. Elle n’était pas difficile à trouver, d’autant que nombre de mes amis de Facebook y renvoyaient.

Sur YouTube, il suffisait d’entrer les mots « Raïf Badawi » et « fouet » pour la faire apparaître. Les mains tremblantes, je cliquai sur la vidéo. Je vis alors la gracieuse silhouette de Raïf, de dos, au milieu d’une foule de gens.

Il portait une chemise blanche et un pantalon sombre.

Les cheveux mi-longs, il semblait amaigri et tenait ses mains menottées devant lui. Je ne pouvais voir son visage.

Autour de lui, des hommes en habit blanc traditionnel hurlaient, excités :

— Allahu Akbar !

Le cercle qui l’entourait était composé d’agents de la sécurité armés de matraques, coiffés de casquettes de police et vêtus d’uniformes kaki. L’un d’entre eux retenait Raïf.

Puis, l’image vacillait. L’homme qui enregistrait la vidéo avait-il été bousculé ? Avait-il dû cacher son portable au regard des policiers ? Ce qu’il faisait était en effet illégal.

La séquence suivante montrait l’exécution de la sentence. Raïf, de dos, tremblait sous la violence des coups administrés par l’un des hommes de la sécurité, impossible à identifier, mais qui frappait de toutes ses forces.

La tête de Raïf était penchée vers le bas. Il encaissait les coups qui se succédaient très rapidement sur l’arrière de son corps. Il fut tabassé là, des épaules aux mollets, tandis qu’autour de lui les hommes applaudissaient et proféraient leurs invocations dévotes.

C’en était trop. Je ne saurais décrire ce que l’on ressent en voyant infliger pareil traitement à l’homme que l’on aime. Je sentais la douleur qu’ils faisaient subir à Raïf comme s’ils me l’infligeaient. Les hommes que j’avais vus sur la vidéo auraient aussi bien pu me flageller en place publique. Mais le pire était ce sentiment d’impuissance.

Je me traînai jusqu’au canapé, serrai mes jambes dans mes bras et pleurai.

Je ne sais combien de temps je restai assise ainsi. Le téléphone sonna plusieurs fois, je ne répondis pas. Comment allait Raïf ? Ses blessures étaient-elles graves ? Souffrait-il de fractures ? La violence des coups me le fit presque supposer.

Ses blessures seraient-elles soignées par un médecin ? Et dire que je ne pouvais rien faire pour lui !

J’entendis sonner. Fadila était devant la porte. Mon visage était gonflé de larmes. Je n’eus rien besoin de lui expliquer. Sans un mot, elle me prit dans ses bras.

— Pourquoi restes-tu assise ici toute seule ? me grondat-elle. Silvie et les autres s’inquiètent que tu ne leur répondes pas.

Je reniflai.

— Viens, je vais au moins nous faire un thé, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine.

Elle fit chauffer de l’eau, ajouta force sucre et cannelle.

Les enfants n’étaient pas encore rentrés. Jane les avait emmenés manger une pizza.

— Si seulement je pouvais savoir comment il va…

— Il t’appellera dès qu’il le pourra, dit Fadila pour me consoler.

Au fil de la journée et de la soirée, de plus en plus d’amis affluèrent à la maison. Tous ces gens, qui m’avaient soutenue à Sherbrooke, voulaient me témoigner leur soutien.

Et pourtant je me sentais tellement seule au milieu d’eux…

Personne ne pouvait me consoler.

Silvie resta une seconde nuit et tout le week-end. J’étais très heureuse de l’avoir à la maison. À cause des enfants, aussi, qui sentaient bien que j’allais mal.

— Que se passe-t-il, maman ? Pourquoi es-tu si triste ? me demandaient-ils.

— Votre maman est fatiguée, répondait Silvie. Elle a dû prendre froid.

Le dimanche matin, nous appelâmes Mireille, la seule de mes amies qui ne pouvait venir chez moi. Depuis la nouvelle de la flagellation, elle était sur la brèche pour Amnesty, mobilisée à 100 % pour notre campagne. Afin de

lui parler sans être dérangée, je pris le portable et l’appelai de notre terrasse enneigée. De ma seule main libre, je tentai de m’allumer une cigarette, au risque de me geler les doigts.

— Ensaf, me dit-elle, cette histoire suscite un énorme intérêt partout dans le monde.

Cela, je l’avais déjà constaté sur Internet : tous les grands médias, toutes les télévisions et les portails d’information s’étaient emparés du cas de Raïf. Sur Facebook, les gens discutaient avec rage de l’injustice qui lui était faite, à lui ainsi qu’à d’autres journalistes d’Arabie saoudite. Après l’attaque de Charlie Hebdo et la manifestation gigantesque du 11 janvier à Paris, le sujet développait sa dynamique propre. Que des représentants de l’Arabie saoudite aient défilé pour la liberté de la presse aux côtés de François Hollande et d’Angela Merkel, et que, dans le même temps, ils aient pu ordonner la flagellation d’un blogueur dans leur

propre pays, excitait les esprits.

— Je reçois un tas de questions des rédactions, me dit Mireille. Tous veulent te parler. Te sens-tu en état de leur répondre ?

Je n’en étais pas certaine. Me rendre avec Mireille dans les écoles et les universités pour expliquer la situation de Raïf était une chose ; m’exprimer publiquement sur sa flagellation, séance tenante, en était une autre. Je craignais de ne plus être à la hauteur des questions que l’on me poserait et de ne pouvoir maîtriser mes émotions.

— Réfléchis bien, me dit encore Mireille. Nous pouvons faire connaître Raïf de la terre entière. Et, qui sait, empêcher qu’ils le frappent vendredi prochain.

Elle n’eut pas besoin de m’en dire plus.

— Évidemment, répondis-je.

Comment ne pas saisir la moindre chance d’empêcher l’exécution de la sentence ? Toutefois, je lui demandai de ne m’envoyer les journalistes que lundi, lorsque les enfants seraient retournés à l’école.

— Il ne faut pas qu’ils entendent ça.

— Ensaf, je ne sais pas si nous pouvons le leur cacher.

L’écho médiatique est énorme, je te l’ai dit. Tu ferais peut-être mieux de les familiariser avec cette nouvelle, quitte à les ménager.

— À les ménager ? demandai-je d’une voix stridente.

Comment apprendre à des enfants, avec ménagement, que leur père vient d’être sadiquement fouetté en place publique ? Je n’étais même pas en mesure de leur dire comment allait leur père, n’ayant aucune nouvelle de lui depuis le 8 janvier.

— Ma décision à ce sujet, comme celle de Raïf, est irrévocable, remarquai-je.

— D’accord. Mais réfléchis-y, me pria Mireille.

Tout le week-end, je réussis à tenir les enfants loin d’Internet, de la télévision et des kiosques à journaux de Sherbrooke.

Le dimanche soir, cependant, le sujet faisait encore les gros titres. Au point que je me demandai s’il était sage d’envoyer les enfants à l’école le lendemain.

Le lundi, je les réveillai comme d’habitude à 7 h 30.

Mais alors que nous étions tous quatre en train d’avaler nos corn flakes au sirop d’érable dans la cuisine, mon portable sonna.

— Madame Haidar ? demanda une voix de femme.

Puis-je vous dire un mot ?

C’était la directrice de l’école.

— Oui, bien sûr.

Je me précipitai dehors avec le téléphone.

— Je suis désolée de ce qui est arrivé à votre mari, dit elle en guise d’introduction. C’est vraiment terrifiant.

— Je vous remercie de me dire cela.

— La maîtresse de Dodi est en chemin vers chez vous.

Je fus totalement prise de court.

— Chez nous ?

— Oui. Tous les enfants et les professeurs sont au courant de ce qui s’est passé. C’est pourquoi je vous serais très obligée de venir ce matin me trouver à l’école, afin que nous puissions discuter de la meilleure façon de procéder dorénavant.

— D’accord. À tout à l’heure.

J’étais sonnée. Peu après, la maîtresse de Dodi, Katia, une jeune femme très sympathique, sonnait à notre porte. Dodi, qui l’aimait bien, se réjouit de cette visite surprise.

— Votre mère doit discuter avec la directrice, leur expliqua-t-elle. En attendant, je vais rester avec vous.

Qu’aimeriez-vous que nous fassions ?

Je filai sans attendre à l’école. À peine arrivée dans la cour, je remarquai que les enfants me regardaient et murmuraient sur mon passage. Ils savaient exactement qui j’étais. Tous avaient entendu parler des événements pendant le week-end et avaient vu des reportages à la télévision.

Ils en avaient probablement parlé avec leurs parents.

Si cette traversée me coûte autant, me disais-je, qu’en serat-il pour mes enfants ? Je n’ai pas le droit de leur imposer cela. Je ne vais pas pouvoir les envoyer à l’école pendant des semaines. Et au nom de quoi ?

La directrice de l’école avait déjà convoqué un conseil composé d’enseignants, d’un travailleur social et d’un psychologue.

— Merci d’être venue, me dit-elle. Il est important que nous réfléchissions ensemble à ce que nous devons faire, afin que vos enfants n’en subissent pas les conséquences.

Vous venez de traverser la cour de l’école, vous savez donc ce qui s’y dit. Aussi je suggère que vous gardiez vos enfants chez vous aujourd’hui.

— Oui, c’est mieux, dis-je soulagée.

— Je propose que nous nous répartissions les tâches, continua la directrice. Les enseignants et moi parlerons aux élèves pour les prier de ne pas aborder le sujet frontalement, demain, avec vos enfants. Ils doivent les accueillir de manière tout à fait normale, sans curiosité particulière, sans gentillesse exceptionnelle ni compassion.

— C’est une bonne idée.

— Quant à vous, profitez de cette journée pour parler à vos enfants.

Elle me lança un regard interrogateur.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu’il faut que vous leur disiez ce qui s’est passé.

— Mais je ne peux pas !

— Ils l’apprendront d’une manière ou d’une autre, argumenta-t-elle. Les enfants parlent entre eux. Vous ne pourrez l’empêcher.

— Mieux vaut qu’ils l’apprennent de vous, tentait de me convaincre Robert, le travailleur social.

Il proposa de m’accompagner à la maison pour prendre le relais si je venais à flancher.

— Je vous aiderai à trouver les mots justes.

J’opinai silencieusement, en signe d’assentiment. Je voyais bien qu’il n’y avait pas d’autre solution. Mais, tandis que nous marchions dans la neige profonde, je n’arrivais pas à détacher mes pensées de Raïf. Mon pauvre Raïf, atrocement maltraité, quelque part à Djeddah, attendait que ses plaies guérissent… Je n’avais pas encore pu lui parler. Ses blessures devaient être trop graves pour lui permettre de m’appeler. Et tandis qu’il endurait tout cela, voilà que, de mon côté, je lui infligeais une blessure supplémentaire : pour la deuxième fois, je reniais la promesse que je lui avais faite. J’avais le sentiment de commettre une trahison. Mais je n’avais pas le choix.

Arrivée à la maison, j’appelai les enfants et les rassemblai de nouveau dans le salon. Ma mine sérieuse, ils le pressentirent, n’augurait rien de bon.

— Il faut que je vous parle, dis-je en cherchant les mots justes. Il s’est passé quelque chose de grave ce week-end.

— Il est arrivé quelque chose à papa ? demanda Dodi, soupçonneux. C’est pour ça que nous n’avons plus le droit d’aller sur Internet ?

— Comment va-t-il ? s’enquit Najwa, anxieuse et étonnée que son père ne nous eût pas appelé ce week-end, comme d’habitude.

— Il va bien, mentis-je. Tout va bien pour lui, mais… les gardiens de la prison sont des gens très méchants.

Ils… ils…

Je ne pus aller plus loin. À chaque mot que j’essayais de prononcer, je sentais les larmes me monter aux yeux. Or, je ne voulais pas éclater en sanglots. Robert me vint en aide et reprit le fil de la parole où je l’avais interrompu.

— Ils ont battu votre père, dit-il aux enfants, qui le regardaient fixement. Ils lui ont fait très mal. Mais il va déjà mieux.

Mes enfants réagirent étrangement à cette nouvelle révélation. À vrai dire, ils ne réagirent pas. Ils restèrent tout à fait silencieux et ne posèrent aucune question. Robert et Katia firent de leur mieux pour leur expliquer la situation.

Mais on aurait dit qu’ils n’entendaient plus rien.

— Laissons-leur le temps d’assimiler, suggéra Robert.

Mes enfants s’accordèrent eux-mêmes ce temps en tombant malades tous les trois. Ils se plaignirent de maux de ventre et de nausées et restèrent plusieurs jours sans aller à l’école tout en gardant obstinément le silence. Même entre eux. Depuis lors, personne n’a plus jamais abordé ce sujet à la maison.

Pendant presque une semaine, nous n’eûmes plus de nouvelles de Raïf. Durant tout ce temps, j’accordai des interviews presque continûment. D’abord par Skype avec la Norvège et la Suède, puis ce fut au tour des journalistes allemands, français et sud-africains de manifester leur intérêt. Sans oublier, bien sûr, toutes les chaînes de radio et de télévision du Canada. Mireille tentait de coordonner tous les rendez-vous, car je n’avais plus aucune vue d’ensemble sur les innombrables journalistes qu’elle redirigeait vers notre petit appartement, lequel ne désemplissait pas. Al-Jazeera envoya une équipe de tournage depuis Toronto. La BBC, la chaîne libanaise LBC et la Deutsche Welle étaient également à pied d’œuvre. À tous je délivrai toutes les informations dont je disposais. Je permis également qu’ils filment ma maison et les enfants. Il me semblait de mon devoir de leur fournir les renseignements qu’ils réclamaient. Mon ultime objectif était de témoigner devant un public aussi large que possible, afin d’empêcher que mon mari ne soit fouetté à mort dans les semaines à venir. Je reste extrêmement reconnaissante à tous ceux qui sont venus me voir et se sont intéressés à notre sort.

Puis, au bout d’une semaine à peu près, vint enfin le coup de téléphone tant attendu. Si je ne me trompe, ce fut encore un jeudi que Raïf eut la possibilité d’appeler.

Sa voix était très faible, en dépit de ses efforts pour la faire apparaître ferme.

— Tout va bien chez vous ? s’informa-t-il. Comment vont les enfants ?

Je fondis immédiatement en larmes.

— Voyons, Ensaf, dit-il pour me calmer. Tu ne vas tout de même pas pleurer devant les enfants ?

— Comment vas-tu ? demandai-je en tentant de ravaler mes sanglots. As-tu très mal ?

— Ça va. Mes plaies guérissent doucement.

— Tu es suivi par un médecin ?

— Oui, un médecin est venu m’ausculter. Il m’a délivré un certificat spécifiant que je n’étais pas encore assez fort pour être fouetté à nouveau.

— Dieu soit loué, parvins-je à dire.

Cela ne disait rien de bon sur son état physique, mais c’était tout de même une nouvelle positive. Au moins, ils ne reprendraient pas la torture cette semaine. Quant à la suite des événements, il n’était pas en mesure de la connaître.

— Raïf, lui dis-je, le monde entier parle de ce qui t’arrive.

J’inspirai profondément.

— Les enfants, eux aussi, ont appris ce qui s’est passé.

Mes larmes jaillirent encore.

— Je n’ai pu l’empêcher. Crois-moi. J’aurais préféré leur épargner ça.

Cette fois, Raïf réagit avec compréhension. Il ne me fit aucun reproche.

— Tu fais ce que tu peux. Tout est ma faute. Comment vont-ils ?

— Ils sont forts, mentis-je, et combatifs.

— C’est bien.

— Tu n’attendais pas à autre chose, tout de même ?

Ce sont aussi tes enfants.

— Tu as raison.

Aujourd’hui, mes enfants et moi-même bénissons chaque jour qui passe sans que Raïf ait été fouetté de nouveau. Après le scandale universel provoqué par les cinquante premiers coups de fouet, le juge d’exécution de la peine, à Riyad, ne s’y est pas risqué une seconde fois.

Depuis, notre petit appartement de Sherbrooke s’est transformé en bureau central de la mobilisation pour la libération de Raïf. Nous y recevons des journalistes et établissons le contact avec les activistes qui nous soutiennent dans le monde entier. Tandis que, tous ensemble, nous dessinons les affiches de la prochaine manifestation, le portrait de Raïf, au-dessus du canapé, nous sourit.

Les enfants s’y sont mis avec ardeur. Ils sont devenus un pilier de ma campagne. Au début, j’ai demandé aux journalistes de ménager leur sensibilité. Najwa, Miriyam et Dodi n’aiment pas qu’on leur demande de regarder la caméra d’un air triste. Ce qu’ils endurent est suffisamment pénible. En revanche, ils sont toujours prêts à prononcer un plaidoyer enflammé – et même bruyant – pour la libération de leur père. Mes enfants ne permettent pas qu’on les oblige à jouer les victimes et se montrent au contraire toujours combatifs. C’est ainsi que leur père et moi les aimons le plus.

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